IRIS, parabole post-moderne, 

exposition à l'Espace 29, octobre 2019, Bordeaux.

En proposant de faire dialoguer et résonner entre elles pour la première fois quatre séries de photographies réalisées en 2018 et 2019 – période qu’elle qualifie elle-même comme remplie de doutes et de questionnements -, Claire Baudou révèle la profondeur et l’ampleur inhérente à son œuvre artistique dédiée au portrait. Elle nous immerge dans un questionnement poignant sur l’identité dans nos sociétés post-modernes.

L’exposition intitulée « IRIS » revient au fondement de l’art du portrait. Elle interroge à la fois la solitude existentielle des individus, en présentant des figures isolées, mélancoliques et esseulées, mais également la recherche de distinction, inhérente à des sociétés « du spectacle ». Celle-ci aboutit paradoxalement à un hyper-conformisme et à une relative indifférenciation des silhouettes et des aspirations, au détriment des existences singulières. On chemine alors entre plusieurs séries.

« IRIS », réalisée en studio, joue avec des lumières artificielles flashy, où les modèles prennent la pose dans une esthétique proche de l’univers de la mode ou du cinéma hollywoodien ou asiatique. On devine dans les poses une violence contenue, où les couleurs chatoyantes semblent le miroir aux alouettes d’un aveuglement individuel et collectif. « Je ne suis pas Argus » donne à voir des individus atterrés, perdus, hors d’eux-mêmes, comme prenant conscience de leur identité à la fois floutée, fantomatique et dédoublée, et de leur propre aliénation. Comme devenus étrangers à eux-mêmes, ils semblent en proie à un abattement et une tristesse infinis.

Deux séries en lumière naturelle offrent ensuite une rupture et un point de bascule.

L’œil de Claire Baudou suit le chemin d’Iris, messagère rayonnante des dieux et peut-être guide d’une nouvelle vérité révélée et d’un renouveau spirituel, en nous questionnant : que reste-t-il de nos vies, une fois descendus du podium, les projecteurs éteints, nos « 15 min de célébrité » derrière nous, de retour dans la « vraie » vie ?

Alors que les masques tombent, loin des regards des autres, un moi authentique peut enfin se libérer et s’épanouir. La lumière naturelle magnifie les défauts et sublime les beautés singulières.

 

La série « Aral » présente des figures immergées dans des plans d’eau naturels. Elle renvoie à l’idée d’une (re)naissance, d’un éveil à soi (personnel, professionnel, artistique) par un rite de passage réinventé : « born again » par l’eau qui baptise, qui apaise, clarifie, faire vibrer les corps en symbiose avec l’univers. Dehors, dans un contact intime et doux avec l’environnement (urbain ou naturel), surgissent les identités particulières, enfin apaisées : on peut être librement « Rémi, Louison, Léa, Loïc ; Anouck, Margaux, Guillaume, Mehdi, Tristane, Thomas, Marie, Coralie, Corentin, Carla » ... et Claire. Ici, on peut enfin être soi, se dévoiler, rencontrer l’Autre ; peut-être même faire famille et société.

Marie Campain

Je ne suis pas (argus), série photographique 2019, Claire Baudou

Exposition de janvier à mars 2019, Jardin des Dames de la Foi, Bordeaux.

 

Il y a quelque part dans la mythologie grecque, un géant aux cent yeux qu’on appelle Argus Panoptès. Son corps n’est que peau et yeux, disséminés et frissonnants. Il ne porte pas de vêtement. Il voit. Il est celui qui garde, celui qui protège car il ne ferme jamais tous ses yeux à la fois. Il veille. Il veille sur les trésors. Il veille sur les palais et les choses importantes. Il veille sur les amantes qu’on a voulu dérober à la vue des autres. Après qu’on l’ait tué par la ruse, on a transféré ses yeux sur le plumage chamarré d’un oiseau. 

D’abord une mosaïque, 

un prisme, 

des couleurs qui crépitent et qui séduisent, 

des fragments transparents, 

des parois, 

des filtres, 

des cages, 

et derrière, 

ils sont là, 

ils nous regardent, 

ils nous scrutent, 

mais ils ne nous défient pas, 

il y a quelque chose qui les retient, 

qui les soustrait légèrement à notre désir, 

les regards vibrent, 

il n’y a plus de contexte, 

on projette leurs états d’âme, entre eux et nous, 

en tout cas on veut le croire, 

mais peut-être sont-ce eux, 

qui nous jette des leurres au visage, 

qui brouillent les pistes, 

qui se cachent derrière leurs rideaux, 

et se jouent de nous, 

on ne sait pas qui ils sont, 

on ne sait pas ce qu’ils ont vu, 

ce qu’ils protègent,

ils sont une armée nostalgique et imprévisible.

Grégoire Devidal.

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